METTRE UN ENFANT AU MONDE , EN EXIL, ET PENDANT LE CONFINEMENT

 Jésus est bien né à Calais
Et dans la boue on l’a parqué
On l’a pris pour un malfaiteur
On lui a dit « Tu nous fais peur »
On lui a fait une cabane
A Grande Synthe pour mettre l’âne
Et il n’est pas dépaysé
Jésus était un réfugié.

Chanson « Je l’ai retrouvé à Calais »
Yves Garbez
Spectacle « Migrations » de la Chorale des P’tits Bonheurs 

 

Naître dans un monde confiné : c’était la une de La Croix du lundi 6 avril 2020. Des femmes migrantes, en grande précarité, ont aussi « donné la vie au temps du coronavirus ». L’ONG Gynéco Sans Frontières intervient depuis le 15 novembre 2015 sur les camps de migrants-réfugiés-exilés en France, en particulier dans le Nord-Pas-de-Calais, avec un dispensaire mobile de gynécologie-obstétrique. Isabelle,  une Valenciennoise, est sage-femme. Elle a adhéré à l’association et s’est  engagée en 2016 auprès des femmes migrantes de la Jungle de Calais et du camp de La Linière à Grande-Synthe. La jungle a été démantelée en  2016 et le camp de grande Synthe en 2018, mais les exilés sont toujours présents et Isabelle poursuit  aujourd’hui encore sa mission. Pendant le confinement, deux de ses interventions l’ont particulièrement marquée. Voici son témoignage : 

 

Avec une collègue sage-femme, et comme moi bénévole de l'association Gynécologie Sans Frontières, j'ai rencontré pour la première fois Madame D. Halima le 10 mars, alors qu'elle était enceinte d'environ 7 mois et demi. Elle est hébergée par l'association ADOMA à l'EPSM d'Armentières (un des bâtiments de cet établissement hospitalier a été reconverti en Centre d’Accueil et d’Orientation ou CAO) avec son mari et leurs 3 enfants. En accord avec ma collègue, j'ai donc accompagné  cette dame le lendemain 11 mars aux urgences de la maternité d'Armentières, où elle a été prise en charge par le médecin de garde Richard (qui par chance est aussi vice-président de notre association) pour son suivi médical. Richard -merci à lui- a programmé une deuxième consultation en plus de la consultation pré anesthésique  la semaine suivante,  ainsi que la date de césarienne. Prévue le 26 mars, elle s'est passée dans de bonnes conditions dans le contexte actuel (chambre d’isolement, par précaution car elle  toussait, mais elle a été testée Covid négatif). J'y suis retournée le 19 mars (avec attestation de déplacement et  un ordre de mission en bonne et due forme de GSF) afin de  la conduire à l'hôpital pour ses différents rendez-vous. Lorsque je suis sortie de la voiture, masquée bien sûr, les responsables du CAO, qui étaient dehors,  m'ont accueillie en scandant : "On veut des masques, on veut des masques !" : c'était encore la pénurie à l'époque !

Par contre pour son hospitalisation le 26 mars (à 7h30,  le matin de l'intervention !), elle y est allée en bus avec son mari (cela m'a évité un aller-retour Valenciennes-Armentières).

J'ai été contactée le lendemain  vendredi 27 par la puéricultrice du service qui m'annonçait une sortie pour le 31 mars. Je suis donc allée la chercher à la maternité avec son bébé pour la ramener à l'EPSM. Le papa et les enfants, ainsi que beaucoup d'autres enfants hébergés avec eux, nous attendaient avec impatience dehors sur le parking !!!

J'ai été obligée d'éloigner provisoirement tout ce p'tit monde le temps de réinstaller la maman et le bébé dans l'unique pièce qui leur est allouée au sein du bâtiment qui héberge une centaines de personnes exilées.

Compte-tenu de sa césarienne et de son traitement post-opératoire, j'avais discuté avec la sage-femme du service et obtenu une prescription de ses traitements de sortie par l'hôpital et la remise du matériel pour refaire son pansement le surlendemain. En effet, ces personnes n'ont aucun papier et pas de couverture sociale...

Je suis donc repartie à Armentières le 2 avril, avec masque, gel hydro-alcoolique, et tout le matériel médical nécessaire, et j'ai réalisé le suivi post-natal classique de la maman et du nouveau-né, une petite fille, dans des conditions plus que spartiates : dans l'unique pièce, grande comme notre salle à manger, qui leur sert de pièce à vivre, (cuisiner et prendre les repas), mais aussi de chambre ou plutôt de dortoir avec des lits de camp et des matelas et couvertures plus ou moins rangés contre les murs en journée, et des quantités de sacs contenant leurs vêtements et affaires personnelles. Heureusement, sur le plan médical, tout allait bien, et j'ai contacté ensuite un autre bénévole de GSF, qui habite plus près et qui a pris le relais pour les conduites ultérieures de cette dame et de sa petite fille aux rendez-vous médicaux à l'hôpital ou en PMI.

Après un rendez-vous  manqué pour lui (la famille avait quitté l'EPSM pour tenter de passer en Angleterre !!!), il a pu rattraper le coup auprès de l'hôpital et la prise en charge a pu être poursuivie.

Aux dernières nouvelles tout allait bien pour cette maman et son bébé.

 

Le mercredi 8 avril à 18 heures, j'ai eu un appel de Latif- un ami d'origine kurde que j'ai connu en 2016 lorsque j'intervenais bénévolement dans le cadre de Gynécologie Sans Frontières sur le camp de la Linière à Grande Synthe-  pour venir voir une jeune femme seule, venue d'Italie ( !), qui venait d'arriver au CAO (Centre d’accueil et d’orientation),de Douai avec un nouveau-né de 3 semaines sans suivi médical. J'y suis donc allée le lendemain avec mon matériel médical (et avec attestation de déplacement et un  ordre de mission de GSF bien sûr !).

Grâce à Latif, qui traduisait, j'ai pu comprendre que, venant d'Italie où elle était restée en quarantaine avec son mari, elle était arrivée seule à Lille. Elle avait perdu la trace de son mari, qui devait partir quelques jours après et la rejoindre, car durant son voyage en train, elle s'était fait voler son sac contenant ses papiers et surtout son téléphone portable !!! Plus aucun moyen donc de contacter son mari !...  Elle a accouché, seule, le 19 mars à la maternité Jeanne de Flandre à Lille, y est restée hospitalisée le temps de lui trouver un hébergement et est donc arrivée à Douai le 30 ou le 31 mars. Je l'ai donc vue la semaine suivante, le 9 avril,  et cette jeune femme et son bébé semblaient en bonne santé. J’ai transmis les informations médicales au service de PMI qui a pris le relais pour le suivi du bébé.

De retour chez moi, j'ai résumé sa situation, dramatique puisqu'elle ne savait pas ce qu'était devenu son mari et n'avait aucun moyen de le joindre, à la coordinatrice nationale de GSF, qui m'a donné les coordonnées du service de la Croix-Rouge qui s'occupe des regroupements familiaux.[1] Après échanges de mails, j'ai donné les coordonnées de cette jeune femme à la Croix-Rouge qui va essayer de retrouver la trace de son mari et de les remettre en contact.

Je n'ai pas eu de nouvelles à ce jour...

Isabelle

Article publié par Pastorale des migrants • Publié le Lundi 25 mai 2020 • 433 visites

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